Vitrine « Venez vous peler »

Depuis plusieurs années maintenant, S. M. P. propose à des artistes d’investir la vitrine de la galerie, entre deux expositions « plus importantes ». Outre l’optimisation des heures ouvrables, ce dispositif se caractérise par une économie de moyens et donne lieu à des propositions qui diffèrent au moins parce qu’on ne les regarde que depuis la rue, passant par là comme venu exprès. Parmi les premières de ces vitrines, rappelons celle de Josué Rauscher, qui feignait, grâce à la situation en vitrine, d’être celle d’une agence immobilière fermée pour l’été ; ou encore celle de Béatrice Barral, pour laquelle la grille métallique restait ouverte, ne pouvant feindre être fermée…
C’est calé sur le sol et sous la grille métallique, donc à moitié ouverte ou fermée, de la vitrine de S. M. P. que Francis de Hita présente un panneau circulaire d’un mètre et quelques en bois découpé et peint. À partir duquel on pourrait dire que, lorsqu’on en a retiré :
- les éléments d’armurerie dans le coin gauche - la plante verte dans son pot chinois au fond
- les huîtres - la vaisselle - les chapeaux - les costumes - les personnages qui les portent
- le couteau dont le manche dépasse de la table en projetant sur le pan de nappe aplomb son ombre ; il ne reste du « Déjeuner dans l’atelier » (d’Édouard Manet) que le citron à demi pelé en spirale, qui se trouve juste à côté du couteau, et dont l’écorce chute comme l’ombre du manche.
Sur ce mode, quand on a retiré l’écorce, il ne reste que le fruit, cela tend à donner, dans le domaine artistique : quand on a retiré le fruit, il reste l’écorce. Sur ce tableau, Georges Bataille écrit que : « …] l’absence d’unité des objets décrits renvoie à l’unité plus profonde de l’insignifiance . » Un vecteur a deux sens et une direction seulement, si ces deux sens peuvent s’opposer ou s’annuler, la direction reste. C’est cette dimension d’équilibre entre deux que Francis de Hita relève ici, comme le rideau métallique… On pense donc aux dessins de M. C. Escher en regard de cette figure de peau d’orange. Et pas tant pour le motif, malgré sa présence chez le graveur Néerlandais, que par le traitement pictural en aplat d’un ton sur l’autre, néo-pop façon devanture de boutique dirait-on, ce qui trouve un sens ici, pour une vitrine. L’une des données de ce traitement est la coexistence sur un même plan du dehors et du dedans, qui pourrait être celle de toute vue en coupe, et se rejoue dans la pellicule peinte, où la réduction à minima (au trait pour ainsi dire) des tons et du modelé favorise l’interpolation des valeurs d’avant et d’arrière, de motif et de fond (lequel borde la figure en marge pour rehausser cet effet), jusqu’à déteindre dans le sujet où c’est à nouveau dehors et dedans qui sont possiblement intervertis.
C’est donc toujours d’une direction qu’il s’agit, non d’un sens donné. Ainsi l’intitulé — dans son jeu de mot gros comme une maison (c’est la « Rue de Berne pavoisée » de Manet…), et dont on ne franchit pas le seuil, alors — en livre l’ambiguïté ; entre le propre et le figuré, la différence des sens supporte une même la direction : découvert on a froid… Question difficilement soluble que celle dont Manet, au contraire d’Escher, tente de ne pas faire la démonstration. À mi-course, la vitrine de Francis de Hita, faisant osciller le regard — l’attention — serait du type des choses devant lesquelles on passe pour s’en souvenir ensuite avec évidence.

Texte de Mathieu Provansal